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LA NAISSANCE DE MALAVOI-NOU KA SONJE YO

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LA NAISSANCE DE MALAVOI-NOU KA SONJE YO
Album : LA NAISSANCE DE MALAVOI-NOU KA SONJE YO
Emmanuel "Mano" Césaire, né à Fort-de-France le 26 février 1944.iL est le fils d'Omer Césaire, docteur en pharmacie, frère aîné du poète Aimé Césaire. La mère de Mano, d'origine guyanaise, est une brillante pianiste classique formée à Paris dans les a
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                                LA NAISSANCE DE MALAVOI

Quand le groupe musical qui allait devenir l’orchestre Malavoi fut créé dans les années soixante par quelques jeunes garçons martiniquais, nul n’aurait prévu son incroyable ascension ni le rôle qu’il allait jouer durant plus de trente ans dans l’évolution de l’identité musicale martiniquaise et sa diffusion à travers le monde. 

Cette histoire commence à la fin des années cinquante. L’instigateur en est un lycéen de quinze ans passionné de musique : Emmanuel « Mano » Césaire, né à Fort-de-France le 26 février 1944.11 est le fils d’Omer Césaire, docteur en pharmacie, frère aîné du poète Aimé Césaire. La mère de Mano, d’origine guyanaise, est une brillante pianiste classique formée à Paris dans les années 1920. Mano apprend le violon à l’âge de huit ans. Son professeur Paul Calonne, féru de musique et collectionneur d’instruments, est cet homme distingué; affable et paternel qui ne ménage pas sa peine pour ses élèves dans le documentaire « Le Roman de
la Biguine » tourné en 1987 par Christiane Succab-Goldman et Jean Pierre Krief sur le compositeur Ernest Léardée. Mano joue d’abord dans les églises de
la Martinique au sein du groupe d’élèves conduit par Monsieur Calonne. En 1957, il passe à un degré supérieur en intégrant l’école de musique classique nouvellement créée à Fort-de-France par la violoniste Colette Frantz. 

IL convient à cet endroit de présenter Colette Frantz dont le rôle fut déterminant dans la vocation de ses élèves et dans la diffusion de la musique classique à
la Martinique. Née le 9 octobre 1903 à Paris 17ème, Colette Marie Frantz était 

Issue d’une famille de musiciens originaire de
la Lorraine. Son grand-père Jean Baptiste Frantz et son père Albert Frantz avaient été facteurs de pianos à Metz puis à Paris. Entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à l’âge de 12 ans, Colette Frantz en sort en 1924 avec un premier prix de violon. Éminente représentante de l’école française de violon conduite par le grand Jacques Thibaud, elle se lance dans une carrière de concertiste internationale. En février 1932, avec la violoncelliste Edwige Bergeron, Colette Frantz est invitée par André François-Poncet, Ambassadeur de France en Allemagne, pour donner une série de concerts à Berlin, Karlsruhe, Cologne. Elle se produit la même année en Autriche, Finlande, Suède, Pologne, Tchécoslovaquie. En avril 1933, elle est applaudie au théâtre musical de Tartu en Estonie. Pendant la guerre de 1939-45, Colette Frantz vit à Montpellier. Elle y reçoit ses amis musiciens comme le compositeur tchèque Bohuslav Martinu. En 1950, elle joue en Finlande avec le pianiste Tapani Valsta. En 1954, accompagnée du pianiste grec Nicolas Astrinidis, elle part en tournée dans les îles de
la Caraïbe, se produisant notamment à Curaçao et en Martinique. C’est en 1957 qu’elle s’établit à Fort-de-France, à l’invitation du Député-maire Aimé Césaire, pour y créer à l’âge de 54 ans le premier Conservatoire de Musique des Antilles Françaises. Nicolas Astrinidis la rejoint en 1959. Ils fondent l’Orchestre de Chambre de
la Martinique (Orchestre Jean-Philippe Rameau), un ensemble semi professionnel auquel étaient conviés les meilleurs élèves du Conservatoire. Colette Frantz pour suivra seule la direction de l’école après le départ de Nicolas Astrinidis en 1962. Unanimement aimée et estimée de ses élèves, c’était une femme au caractère 

énergique et au parler franc, réputée pour la rigueur et la qualité de son enseignement. Les cours d’instrument s’accompagnaient de leçons de solfège, écriture, théorie musicale. Les élèves devenaient rapidement d’habiles lecteurs. Après avoir commencé par des cours à domicile, l’école de musique siégea plusieurs années dans un vaste bâtiment du bord de mer prêté par
la Mairie de Fort-de-France. Elle occupa ensuite un local de l’ancienne caserne Bouillé dans le centre ville. Outre le violon et le piano, l’école proposait des cours de chant, guitare, flûte et violoncelle. 

Quand Colette Frantz quitta
la Martinique au début des années 1970 pour prendre sa retraite à Paris, il n’y eut personne pour lui succéder. Cette grande dame qui consacra sa vie entière à la musique est décédée centenaire le 7 janvier 2004 à Châtillon dans les Hauts de Seine. Mano Césaire se souvient d’elle avec respect et gratitude : « Nous gardons tous un très bon souvenir de cette violoniste exigeante mais généreuse, qui n’hésitait pas à assurer gratuitement des cours de violon quand les parents avaient des difficultés financières. Sa motivation première n’était pas l’argent mais le souci de voir progresser ses nombreux élèves. Aucun d’entre eux n’a oublié cette période où, grâce à elle, la musique classique était très vivante à Fort-de-France. Femme dynamique et pleine d’initiatives, elle avait fondé l’orchestre philharmonique de l’école avec tous ses élèves dont la participation était obligatoire. » 

Deux copains de Mano fréquentent la classe de violon de Colette Frantz : 

Christian de Négri (né le 1er janvier 1946) et Jean-Paul Soïme (né le 28 août 1950). Mano et Jean-Paul sont voisins et habitent le quartier des Terres-Sainville, 

Au pied du Morne Desaix, au centre nord de Fort-de-France. Les Terres-Sainville 

Sont un quartier populaire, une pépinière de musiciens où, portes et fenêtres ouvertes, les rues résonnent du matin au soir de biguines et mazurkas, airs anciens de Saint-Pierre ou nouvelles créations que répètent des musiciens en herbe ou des vétérans rompus aux cadences subtiles et facétieuses nées au cours des siècles du mariage inattendu des battements syncopés de l’Afrique et de la musique légère européenne. Les boutiques de cordonniers et de coiffeurs sont autant de lieux qui participent à la diffusion de la chanson créole, véritable gazette des petits potins de la ville. La jeunesse de Mano est marquée des figures légendaires de la musique martiniquaise: le chansonnier Faitsalles-Vaingducs qui attirait les badauds sur le marché de Fort-de-France et raflait tous les prix de biguine et de mazurka, l’instituteur Victor Coridun qui recueillit méticuleusement les anciennes chansons du Carnaval de Saint-Pierre, l’immense chanteuse Léona Gabriel-Soïme dépositaire de tout le passé musical de
la Martinique, mais aussi ceux qui commençaient à prendre la relève comme le violoniste Maurice Champvert chef d’orchestre du « Swing King Concerto » ou les pianistes Marius Cultier, Nel Lancry, Georges-Édouard Nouel. .. 

Les trois amis font de rapides progrès. Quelques années plus tard, ils se produisent régulièrement en concert dans l’orchestre Jean-Philippe Rameau. Après les cours de musique classique, les jeunes violonistes n’ont qu’une hâte: se défouler en jouant de la musique de danse. On se retrouve chez Mano pour répéter. Denis Dantin (né le 2 avril 1945), un copain de lycée qui habite à deux pas, amène sa batterie ; un autre, Marcel Rémion, sa guitare ; un autre, Serge 

Lossen, sa flûte en bambou. On se passionne pour les airs cubains à la mode, en commençant par ceux de l’illustrissime Charanga Aragon dont la signature était ce délicieux cocktail de flûte et de violon hérité de la contredanse, du son et du danzon. On puise aussi chez d’autres orchestres cubains comme
la Sonora Matancera ou Johnny Pacheco à ses débuts. Quant il faut,Mano transpose au violon les riffs des sections de cuivres, donnant au petit groupe ce son inédit qui ne le quittera plus. Une large place est donnée à la musique traditionnelle de
la Martinique : airs du folklore et compositions personnelles car Mano, depuis qu’il est enfant, a le goût de la création. Sa tête est remplie de mélodies ensoleillées qu’il harmonise en s’aidant de sa guitare. Le groupe prend de l’assurance et se fait connaître peu à peu, jouant d’abord dans des réunions d’amis. il est bientôt demandé de manière plus officielle pour animer des soirées dansantes organisées dans les communes de L’ÎLE. C’est ainsi que voit le jour, en 1963, l’orchestre des « Merry Lads » (les joyeux lurons). il est composé de Mano Césaire et Christian de Négri (violons), Serge Lossen (flûte), Marcel Rémion (guitare), Léon Raphanel (harmonica, guitare basse), Denis Dantin (timbales) et Julien 

Constance (chant). Pas encore de piano. Serge Lossen, sur sa flûte en bambou, improvise et reproduit avec beaucoup de brio les succès de l’orchestre Aragon. Le petit groupe trouve dans toute
la Martinique un accueil chaleureux. Durant les festivités du carnaval, il est occupé à plein temps. Chaque après-midi jusqu’en début de soirée, on peut danser sur sa musique vivifiante sur la terra;sse couverte de « 
La Rotonde », au dernier étage d’un café à l’angle de la place de
la Savane et de la rue de
la Liberté, face à
la Bibliothèque Schoelcher. La foule se presse sur trois étages dans l’escalier et la queue déborde sur le trottoir et jusque dans la rue. 

Les années passent. Les jeunes garçons entrent peu à peu dans la vie active. 

En 1965, après son service militaire, Mano trouve sa voie dans l’Éducation Nationale. Christian de Négri se lance dans le métier du commerce. La formation continue d’animer les soirées dansantes. Entre-temps, les violons se sont augmentés d’une nouvelle recrue: le benjamin Maurice Lagier (né le 25 janvier 1953) âgé de douze ans seulement. Lui aussi habite les Terres-Sainville, tout près de chez Mano. Lui aussi est un brillant élève de Colette Frantz, passionné de violon et travailleur acharné. Le groupe est bientôt rejoint par Paulo Rosine, né au Lamentin le 26 janvier 1948. Pianiste autodidacte et surdoué, pourvu d’une extraordinaire mémoire musicale et d’un sens instinctif de l’harmonie, Paulo a débuté dans l’orchestre de
la Jeunesse Étudiante Chrétienne de Fort-de-France. Mano et lui se sont connus dans le groupe « Conjunto Moderno » de Roger Jaffory. Les répétitions reprennent de plus belle, chez Jean-Paul Soïrne ou chez Mano dont les parents ont l’avantage de posséder un piano. 

Depuis longtemps, Mano mûrit un projet qui lui tient à coeur. La musique traditionnelle martiniquaise n’est pas pour lui un genre mineur. Il veut lui redonner une nouvelle dimension, un nouvel éclat face à la concurrence que lui livrent sur son terrain les musiques haïtiennes et latino-américaines. Les compositions de Mano sont bien au point et il rêve de leur donner une large audience grâce au disque. Cette idée se précise fin 1967 avec l’arrivée à
la Martinique du pianiste Alain Jean-Marie (né le 29 octobre 1945). Alain et Mano se connaissent depuis l’enfance. Leurs pères respectifs sont cousins germains, natifs de la commune du Lorrain. Alain venait souvent passer ses vacances chez Mano à
la Martinique. À l’inverse, Mano avait séjourné en Guadeloupe dans la famille d’Alain en 1962. Durant toute une année scolaire, ils avaient suivi la même classe au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. En 1967, devenu musicien professionnel, Alain Jean-Marie travaille six mois à l’Exposition Internationale « Terre des Hommes » de Montréal. L’orchestre comprenait trois musiciens martiniquais: le chanteur Pierre Jabert, le saxophoniste Paul Julvécourt et le batteur Jean-Claude Montredon. Alain les suit à
la Martinique après la fermeture de l’Exposition. Monsieur Nayaradou, patron de « 
La Bananeraie », grande et célèbre paillote du Lamentin, demande à Alain de reformer et de diriger l’orchestre mi haïtien, mi martiniquais, de son établissement. Cet orchestre intitulé « Tropicana » portait le même nom qu’un autre ensemble très connu en Haïti à cette époque. La « Bananeraie » ne désemplissait pas chaque soir de la semaine tout comme le dimanche pour le « punch en musique » et le « thé dansant » de l’après-midi. De 1968 à 1970, Alain Jean-Marie retourne jouer trois étés de suite au Canada. Il revient chaque fois se produire à
la Martinique avec le saxophoniste Paul Julvécourt au « Cactus », route de Moutte, et à l’hôtel « Diamond Rock » sur la commune du Diamant où il lui arrive d’accompagp.er la jeune chanteuse Lola Martin. C’est tout naturellement que Mano Césaire pense à Alain – qui jouit d’une renommée bien établie – pour assurer le succès de ses premiers disques. Reste à trouver un producteur et un studio d’enregistrement. À la fin des années soixante, la production phonographique des Antilles Françaises se trouvait localisée essentiellement en Guadeloupe chez deux producteurs : Henri Debs et Raymond Célini qui disposaient de vrais studios professionnels. Ce dernier, soucieux de la sauvegarde des richesses musicales de son pays, avait déjà publié une série de disques de folklore qui se vendaient très bien en Martinique et en Guadeloupe. Alain Jean-Marie, avant son départ au Canada, avait participé chez Célini à plusieurs séances où il avait accompagné Robert Mavounzy, Émilien Antile, Gaby Siarras … Quand Mano Césaire contacte Raymond Célini pour lui soumettre son projet, ce dernier accepte aussitôt. Un dernier point à régler: choisir un vrai nom de scène, un nom porteur en parfaite harmonie avec la philosophie du groupe et le style de sa musique. C’est Jean-Paul Soïme qui le trouve: la formation s’appellera « Malavoi », nom d’une variété de canne à sucre mais aussi titre d’un ancien bel air, chant traditionnel des veillées martiniquaises. Et comment exprimer avec plus de force le cri d’un peuple, concentrer en un mot ses joies, ses peines, son histoire, sa lutte pour la liberté et la survie autrement que par l’évocation du dur labeur de la canne qui symbolise à elle seule des siècles d’oppression pour établir la richesse économique de l’Île … 

La voie est tracée. Les choses vont aller très vite. Mano travaille d’arrache pied, peaufine les arrangements, écrit les partitions de chaque violon, prépare les grilles d’accords pour le piano et la guitare basse. À ce dernier instrument, il s’assure le concours d’Alex Bernard (né en 1948), autre musicien de l’orchestre de
la Jeunesse Étudiante Chrétienne, devenu bassiste professionnel. Les violons sont ceux du noyau fondateur de Malavoi : Mano, Jean-Paul Soïme, Christian de Négri et Maurice Lagier. Mano Césaire a la chance de s’adjoindre le chanteur Pierre Jabert, la plus belle voix masculine de
la Martinique à cette époque. Musicien professionnel, il chantait dans les grands hôtels et notamment à l’Hôtel Hilton devenu aujourd’hui « 
La Batelière » sur la commune de Schoelcher. Incomparable crooner s’accompagnant lui-même à la batterie, il possédait une diction impeccable et s’était constitué à force de travail un immense répertoire international pour répondre à la demande de la clientèle. Le batteur de la séance sera bien sûr Denis Dantin. Doué d’une voix brillante et haut placée, il ne dédaigne pas chanter lui aussi pour assurer les secondes voix. Quelques répétitions pour la mise en place et, un beau matin de 1969, les huit compagnons et leurs instruments s’envolent à bord d’une Caravelle pour
la Guadeloupe. Les billets d’avion et le séjour ont été pris en charge par Raymond Célini. Retour prévu le lendemain. Toute l’équipe est exaltée à l’idée de graver ses premiers disques. La séance commence à la fin de la journée dans le studio du producteur, un local tout en longueur aménagée au fond d’un magasin. Le preneur de son se trouve dans un coin de la salle avec un Revox à deux pistes et 

Une table de mixage. Bien que le lieu soit insonorisé, il faut attendre le soir pour commencer, de crainte que des bruits de circulation intempestifs ne viennent perturber le travail depuis la rue. Six morceaux sont enregistrés pendant la nuit. Les musiciens s’arrêtent à l’aube, harassés mais heureux car la séance est une pleine réussite. 

Les disques sortent le mois suivant: trois 45 tours de deux titres, sous le nom de « Mano et la formation Malavoi », rehaussés de pochettes chatoyantes conçues avec beaucoup de personnalité par le jeune illustrateur guadeloupéen Jean Claude Toribio. Les compositions de Mano, relayées par la radio, trouvent un succès immédiat en Martinique et en Guadeloupe. Le producteur ne tarde pas à organiser une seconde séance pour réaliser un album 33 tours de dix titres. Mano garde la même formation mais il la complète d’une conga prêtée et tenue par un voisin Camille Ouka, de trois choristes et surtout d’un vibraphone en la personne de Paulo Rosine dont c’est l’un des rares enregistrements sur cet instrument. Ce sont donc treize musiciens qui s’envolent cette fois pour
la Guadeloupe. Les conditions de prise de son sont plus problématiques car tout ce monde a peine à tenir dans le studio devenu trop exigu. Maurice Lagier se souvient avec humour de cette séance très spéciale : »Nous étions treize musiciens dans ce couloir! On était les uns sur les autres et l’on ne se voyait pas car nous étions obligés de nous tourner le dos. Mais on s’entendait par contre … Il fallait enregistrer tous les instruments en une seule prise. Et il n y avait pas d’autre façon de faire parce que, de toute façon, les micros repiquaient un peu partout. C’était très particulier. Il n’y avait pas non plus de séparation avec le technicien, il se trouvait juste un peu à l’écart, avec son matériel. .. Mais nous étions très enthousiastes. On ne se rendait pas compte de l’exiguïté 

du lieu ni de la chaleur qu’il faisait. Et quand on réécoutait, on était émerveillés d’entendre une belle composition de Mano pour la première fois avec un certain recul. Je crois que nous avions un immense plaisir à enregistrer à cette époque.  » Le jour est levé quand la séance se termine vers six heures. Les musiciens repartent sans avoir dormi car ils doivent reprendre l’avion dans la matinée. 

Le disque LP issu de cette seconde séance n’est malheureusement pas tant réussi que les précédents, non pas à cause de la prestation des musiciens mais tout simplement parce que le preneur de son eut l’idée saugrenue d’ajouter sur quatre titres (que nous avons préféré éliminer) une réverbération du plus mauvais effet qui les rend quasiment insupportables à l’écoute. Par chance, les autres titres furent épargnés ce qui nous permet d’apprécier de vrais joyaux d’humour créole comme « Ginette démarré’ moin » et « Ti nain l’en morue », ou encore une composition très inspirée d’Alain Jean-Marie et Paulo Rosine intitulée « Paulain » où, sans les violons, se révèlent la complémentarité et la complicité des deux musiciens se répondant au piano et au vibraphone. Ce dernier instrument, peut être à cause de sa lointaine parenté avec le balafon africain, connaissait un certain engouement aux Antilles, pratiqué notamment par Pierre Rassin, Georges-Édouard Nouel, ou le jeune Eddy Louiss. 

Les commentaires au verso de la pochette du disque sont d’une rare éloquence : « Assurément, MALAVOII est l’une des formations les plus originales 

des Antilles par le fait même qu’elle rassemble une diversité d’instruments peu utilisés dans la musique populaire. Ce qui frappe surtout dans cette jeune formation, c’est la qualité du travail d’orchestration, la justesse, la cohérence des morceaux qu’elle présente. Harmonies classiques et modernes, rigueur des arrangements contrebalancés par les effets inattendus des improvisations de Paul Rosine au vibraphone et d’Alain Jean-Marie au piano, sonorités agréables et douces des violons constamment présents par la variété de leur jeu, tantôt lascif et sensuel dans les bossas-novas et les boléros, tantôt mordant et léger dans les biguines. Cependant, tous ces instruments d’origine classique sont fort heureusement complétés par la percussion où le batteur Denis Dantin s’impose grâce à un rythme extrêmement développé. Il est secondé par Camille Ouka dont
la Conga reflète les accents nègres de notre folklore. Il demeure inutile de présenter le bassiste Alex Beruard, lequel fait preuve d’une technique efficace caractérisée par sa vélocité et la précision de son jeu. Enfin, il en est un qu’on ne peut passer sous silence tant sa voix chaude, expressive et vivante charme les oreilles aussi bien que les cœurs, nous faisons allusion à Pierre Jabert dont la renommée s’accroît de jour en jour. Il est admirablement soutenu par les trois jeunes choristes aux voix claires et harmonieuses : Danièle Césaire, Lucie Bibas et Michèle Gouacide. Elles forment un trio remarquable par son homogénéité et son dynamisme. Malavoi est donc un symbole de renouveau dans la conception de la musique antillaise.  » Précisons que Danièle et Mano Césaire étaient tout jeunes mariés et qu’ils s’étaient connus dans la classe de Colette Frantz où Danièle était aussi une éminente violoniste. 

C’est le début de la légende de Malavoi. L’année suivante, en 1970, le groupe enregistre deux nouveaux 45 tours pour la marque Rit-Parade. Jean-Paul Soïme, parti en Métropole pour y poursuivre ses études, en est absent. La section de violons est accompagnée du trio « Liquid Rock » formé par Alain Jean-Marie à son dernier retour du Canada avec le batteur martiniquais Jean-Claude Montredon et le bassiste Winston Berkeley (originaire de
la Grenade). Le chanteur est Julien Constance accompagné de Pierre Jabert et Ralph Thamar (né en 1952) qui apparaît pour la première fois dans Malavoi Deux titres, dont le succès « Ralé senn’ la », sont reproduits ici grâce à l’obligeance de Mme Roy-Lareinty. Ces enregistrements sont les derniers avec Alain Jean-Marie dont la présence se limitait d’ailleurs aux disques. Pris toute l’année par de multiples engagements dans l’Île et au dehors, il ne pouvait se joindre en permanence à Malavoi Alain quittera définitivement
la Martinique en décembre 1972 pour une tournée au Maroc avec Jho Archer avant de gagner
la Métropole et y commencer sa brillante carrière de pianiste de jazz. Le pianiste régulier de Malavoi était déjà Paulo Rosine à ce moment-là. À partir de 1970 le groupe, dont la notoriété ne fléchit pas, se produit dans des configurations variables dont la base est constituée des violons réduits à trois ou à deux, de Paulo Rosine au piano et de Denis Dantin à la batterie. Autour de ce noyau viennent graviter des musiciens multiples et changeants: basse, guitare, percussions, flûte, chant. Au bout de quatre ans, la formule s’essouffle et ne par¬vient pas à se renouveler. Maurice Lagier quitte le groupe, d’abord pour raison de service militaire puis pour s’en aller lui aussi en Métropole. Malavoi s’arrête durant presque un an. Le concept est réactivé en 1975 par Paulo Rosine mais dans une configuration totalement refondue. iL ne reste plus qu’un seul violon en la personne de Christian de Négri. Les autres sont remplacés par des soufflants : Paul Pastel (trompette, trombone), Michel Pastel (trombone), Bib Monville (saxo ténor et soprano). La formation comprend aussi guitare basse, batterie, percussions (Denis Dantin, Dédé Saint-Prix) et divers chanteurs (Raymond Mazarin, Raphaël Rimbaud, Maurice Marie-Louise qui signent plusieurs compositions). Les arrangements sont élaborés par Paulo Rosine dans la mouvance latin jazz et salsa: harmonies complexes, rythmique appuyée et swing orchestral privilégiant cuivres et percussions, tantôt à la manière de la cadence haïtienne, tantôt dans le style d’un Tito Pu ente revisité à la créole. En dépit de ce revirement suscité davantage par l’évolution des goûts du public, et après quelques disques et un engagement quasi permanent au club sélect du Lido à Schoelcher, la lassitude s’installe à nouveau et l’orchestre finit par se dissoudre en 1978. 

Malavoi restera sur sa réserve encore durant trois ans. Mais ce sera pour mieux renaître en 1981 pour le troisième acte de son histoire. Les quatre violons du début sont de retour, sauf Maurice Lagier remplacé par Philippe Porry auquel succédera plus tard Patrick Hartwick. La nouveauté, c’est l’arrivée d’un violoncelle en la personne de Jean-José Lagier, frère de Maurice. Piano, basse, batterie, percussions, chanteur (Ralph Thamar, issu de Fal Frett) et choristes complètent la formation. Cette fois, les violons reviennent sur le devant, comme élément musical certes mais aussi dans une mise en scène visuelle et animée, attractive et colorée. Les arrangements conçus par le leader Paulo Rosine sont d’une variété et d’une sophistication jamais entendues jusqu’alors, réalisant un étonnant amalgame de sons classiques, traditionnels martiniquais, cubains, brésiliens, sur fond de percussions aux prégnantes résurgences africaines, avec des intermèdes atteignant la profondeur et l’émotion d’une grande musique symphonique, le tout sans que la force vitale indispensable à la danse ne soit jamais altérée. Le répertoire s’enrichit de nouvelles et captivantes compositions de Mano Césaire et Paulo Rosine. Ce dernier avait pendant un moment imaginé un orchestre avec une dizaine de violons.
La Martinique s’embrase pour Malavoi Les succès, les concerts, les festivals et les disques s’enchaînent. Pour la première fois, la notoriété du groupe dépasse les Petites Antilles et se répand à partir de 1983 en Métropole (Printemps de Bourges) et dans le monde entier: tournées en Colombie, Suisse, Japon, États-Unis, Allemagne, Pays-Bas, Belgique … Huit jours à l’affiche du Théâtre de
la Ville à Paris en 1984, concert sur la scène magique de l’Olympia en 1985. L’année suivante, nouveau record de ventes avec 

« 
La Case à Lucie » de Paulo Rosine. En 1987, c’est un triomphe au Zénith devant un auditoire surchauffé, un nouveau « Printemps de Bourges » avec Kassav, puis une tournée au Brésil, en Équateur, au Canada, terminée en apothéose par un grand concert au Centre des Arts de Pointe-à-Pitre. 

Se pose alors la question du statut des musiciens face aux sollicitations et aux contraintes de plus en plus problématiques qui pèsent sur leurs vies de famille et leurs emplois à
la Martinique. Le moment n’est-il pas venu de devenir musiciens professionnels? Paulo Rosine, par ailleurs Attaché à
la Préfecture de Fort-de-France, y est résolument opposé. Après mures réflexions, le groupe convient de ne pas dévier de la ligne de conduite, garante de leur indépendance artistique et financière, qu’il s’est fixée au départ. Seul Ralph Thamar en 1987 décide de franchir le pas pour se lancer dans une carrière solo. Le chanteur à la voix suave, pénétrante et cuivrée de crooner latino avait été la figure de proue de Malavoi durant plus de six ans. L’orchestre doit s’adapter. Il s’attache le concours de Pipo Gertrude et, pendant un temps, de Tony Chasseur qui reprennent le répertoire de Ralph. Les tournées nationales et internationales se poursuivent : Nouvelle-Orléans, Québec, Olympia de Paris en 1988 ; Japon, Parc Gorki de Moscou en 1989 ; Zénith et Bataclan de Paris en 1990 (Mano Césaire, qui ne supporte plus le rythme des tournées, se retire cette année-là) ; New York, Paris (Palais de l’Élysée, Bataclan), Fort-de-France, Réunion en 1992. L’album « Matebis », sorti en 1992, est sans doute l’œuvre la plus achevée de Malavoi, éblouissant patchwork musical faisant intervenir une pléiade d’invités de premier plan: Édith Lefel, Tanya Saint-Val, Jocelyne Béroard, Francisco, Philippe 

Lavil, Marcé, Ralph Thamar, Beethova Obas, Kali, Sam Alpha … 

Puis le 30 janvier 1993 c’est la consternation: Paulo Rosine, malade depuis quelques mois, meurt d’un cancer à 45 ans. Musicien charismatique et inspiré, compositeur arrangeur prolifique et novateur, il était le gourou de l’orchestre. Sa disparition prend la dimension d’une catastrophe. Mais Malavoi est devenu un monument. Le flambeau de l’âme musicale de toute
la Martinique ne peut s’éteindre. Jean-Paul Soïme reprend la direction du groupe tandis que José Privat succède à Paulo Rosine au piano. Les concerts redémarrent autour du concept Matebis avec une formation remaniée, notamment sur le plan des violons. L’orchestre tourne aux Antilles, en Guyane, avant de revenir à Paris sur la scène de l’Olympia en septembre 1993. Dès 1994 sort le premier album sans Paulo Rosine: « An Maniman ». Cette même année, l’orchestre se produit à Paris, au Bataclan et au New Morning. Nouvelle tournée sur la côte ouest des États-Unis en 1995. D’autres albums suivront avec « Shé Shé » (1996), « Marronnage » (1998), et « Flèch Kann » (1999). 

À l’approche des quarante ans de son existence, Malavoi est à nouveau sur sa réserve, provisoirement n’en doutons pas. TI est fascinant aujourd’hui de pouvoir écouter les premiers disques de sa jeunesse, quand la moyenne d’âge des musiciens dépassait à peine vingt ans. Avec le recul, les qualités qui firent d’emblée la spécificité et le succès du groupe ressortent avec d’autant plus d’éclat. Le signe distinctif de Malavoi, c’est avant tout la couleur sonore donnée par les violons. L’instrument en lui-même n’était pas une nouveauté car il avait été longtemps présent dans les orchestres populaires, que ce soit au temps des polkas 

et quadrilles de Saint-Pierre avant 1902 ou à l’époque de la biguine à Paris au début des années trente. Rappelons-nous que les premiers disques gravés par Alexandre Stellio en 1929 le furent avec une formation comprenant violon (Ernest Léardée) et violoncelle (Victor Collat). Mais dans les anciens orchestres de biguine, de plus en plus marqués par l’avènement du jazz, le violon était tombé en désuétude car il ne trouvait plus sa place dans le volume sonore fourni par la batterie, le banjo, les anches et les cuivres. L’idée originale, c’est d’avoir réuni quatre violons en une section agissant comme un seul instrument à la dynamique et à l’ampleur renouvelées. Encore fallait-il que la parfaite cohésion en fût assurée grâce à la virtuosité des violonistes, tous de formation classique. 

La seconde force de Malavoi se trouve dans la qualité du répertoire et les sources de son inspiration. Les thèmes des chansons écrites avec soin puisent dans la vie quotidienne et la culture du petit peuple martiniquais. Chacun peut s’y retrouver ou y reconnaître son voisin. Les couplets tantôt graves, tendres ou remplis d’humour acéré révèlent l’acuité du regard porté par leur auteur sur les travers de ses compatriotes ou les blessures de la société qui l’entoure et dont il fait partie. Ainsi voit-on le vaniteux jojo délaisser sa famille et s’endetter pour la chimère d’une automobile, ou l’infâme Albert poursuivre de ses assiduités la femme de son meilleur ami. Nous partageons la révolte de la classe laborieuse contre la vie chère (Nou pé pa kimbé), le découragement du chômeur qui n’arrive plus à nourrir ses nombreux enfants (Parole pé pa soulagé moin). Nous assistons au travail harassant du coupeur de canne (Coupé cann’), à la solidarité de la pêche à la senne (Ralé sen’ la) et aux moments de convivialité intense où l’on noie ses soucis dans le rhum, la danse et la musique (Baye la voix, Gouté biguine la). 

Le mérite de Mano Césaire, fondateur de Malavoi, c’est aussi d’avoir préservé l’authenticité d’un patrimoine musical hérité de
la Martinique profonde en gardant la pulsation de base de la biguine mais en lui donnant un nouvel attrait pour la jeunesse par l’introduction de composantes modernes tirées des musiques afro-cubaine, latino-américaine et de la salsa. Mano Césaire est un expert de l’écriture, aux compétences recherchées par ses amis musiciens, créateur de nombreuses harmonisations pour la chorale « Joie de chanter ». Il est l’auteur de mélodies lumineuses qui vous transportent et ne vous quittent plus, dans des arrangements témoignant d’une véritable science de l’orchestration. Les riffs de violons, arrivant avec la même sûreté qu’une section de cuivres, entretiennent la stimulation d’un bout à l’autre des morceaux. N’omettons pas l’empreinte de la musique de jazz, spécialement perceptible dans les premiers enregistrements avec Alain Jean-Marie. Il suffit d’entendre les ardentes improvisations de Mano et son violon dans ‘’nou pé pa kimbé » et « Non pajè ça Albè ». On peut regretter qu’elles se soient raréfiées par la suite, dans des arrangements qui laissaient moins de liberté à chaque musicien pour exprimer sa personnalité. 

Malavoi, c’est encore et surtout une grande et belle histoire d’amitié. C’est le suprême plaisir de jouer ensemble, ressenti et partagé par l’auditeur. C’est la fraternité dans la communion d’une même culture, d’une même passion de la musique et de la danse. C’est la spontanéité, la fougue, la joie, l’optimisme de 

l’éternelle jeunesse. Les ingrédients qui firent le succès de Malavoi étaient tous réunis dans le petit groupe formé par Mano Césaire en 1969 : section de violons d’une précision sans faille; arrangements ciselés et swing incomparable; mélodies superbes portées en avant par la voix de crooner ; continuité entre tradition, classicisme et modernité. Ainsi naissait le « son Malavoi » – ce merveilleux mélange sucré salé pimenté reconnaissable à la première mesure – qui popularisa la musique martiniquaise durant plus de trente ans dans le monde entier. 

                                                                                         Jean-Pierre MEUNIER

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